| Critique du livre: Infantisme |
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| Written by Patricia Turnier |
| Sunday, 08 March 2026 09:57 |
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Ce bouquin rédigé par la pédopsychiatre française et brésilienne Dr Laelia Benoit se veut un essai portant sur le droit des enfants et des adolescents. Les psychiatres américains Chester Pierce et Gail Allen ont introduit en 1975 le mot infantisme afin d’identifier l’oppression découlant des attitudes hostiles envers enfants de la part des adultes se croyant supérieurs. La pédopsychiatre et sociologue Dr Laelia Benoit a repris ce terme en le francisant. Ainsi, elle définit l’infantisme en tant qu’ « un ensemble de préjugés systématiques, de stéréotypes, envers les enfants et les adolescent•es ». Elle a identifié trois formes d’infantisme: de type narcissique, hystérique et obsessionnel. L’auteure explique les différentes méthodes utilisées (ainsi que leur modus operandi) par certains parents qui n’ont pas les compétences pour gérer ou faire face aux besoins émotionnels de leurs enfants en niant (gaslighting) ou minimisant leurs ressentis, en les rejetant, les culpabilisant, les dénigrant, les humiliant, les isolant, les laissant seuls pleurer lorsqu’ils sont des bébés, etc. D'autres adopteront des comportements intrusifs en ne respectant pas les frontières. Certains adultes rationaliseront leurs comportements infantistes en utilisant la dissonance cognitive ou le clivage de façon consciente ou pas. D’autres diront qu’ils ont été éduqués à la dure également et qu’ils s’en sont tout de même bien sortis. Ils se convaincront que ce type d’éducation leur a été bénéfique (peut-être qu'il s'agit d'une forme de dissociation liée aux souffrances vécues durant leur propre enfance). Parmi ces adultes, il y en a qui n'ont aucune capacité d'introspection, ils ne changeront jamais et continueront à contrôler la vie de leurs enfants même lorsqu'ils deviennent majeurs. En d'autres mots, leurs enfants subissent une emprise chronique qui peut se poursuivre après les décès des parents car certains déshéritent leur progéniture ou certains membres de la fratrie ce qui crée évidemment de la zizanie familiale. D'autres enfants-adultes font le deuil de leurs parents lorsqu'ils sont vivants en coupant les liens.
Dans son livre, le médecin expose les préjugés et discriminations dont font l’objet les mineurs. L’autrice explique que l’infantisme a plusieurs visages. Par exemple, les jeunes qui militent pour protéger l’environnement font face aux plus vieux qui se sentent menacés puisque ces combats vont à l’encontre de leurs intérêts économiques et ils tentent d’empêcher ces mineurs d’exercer leur droit d’action sur leur avenir. Elle dénonce également les stéréotypes et clichés que l’on fait circuler sur ces jeunes afin de les rendre aphones ou de les museler dans leurs revendications, tout en ne reconnaissant pas leur éco-anxiété. L’autrice analyse la problématique de l’infantisme notamment sous le prisme sociologique. En tant que pédopsychiatre, elle reconnaît que ce phénomène ne concerne pas uniquement l’individu. Ainsi, l’infantisme ne se limite pas seulement à la sphère privée. Des facteurs collectifs, systémiques et sociétaux ainsi que des normes culturelles rentrent en ligne de compte.
Le vocable infantisme est peu connu et n’est jamais rentré dans le dictionnaire, même si ce néologisme existe depuis des décennies. Ceci représente une dénégation de cette réalité (par ailleurs, dans plusieurs langues (y compris le français et l'anglais) on n’a même pas créé un vocable qui concerne la haine envers l’enfant). Cela est aussi probablement voulu car si on n’identifie pas ou ne nomme pas un problème social cela n’oblige pas à reconnaître cette existence ni à intervenir et à lutter contre ce phénomène. Par exemple, aux É-U on a créé un organisme pour la protection des animaux avant de le faire pour les enfants. Ainsi, en 1866 on a fondé l’ASPCA (en français: la Société américaine pour la prévention de la cruauté envers les animaux). On a créé plus tard à NY, plus précisément en 1874, la première organisation de protection contre la cruauté envers les enfants en 1874. Il s’agissait du SPCC. En France, jusqu'aux années 60, 300 000 martinets se vendaient annuellement1. La maltraitance (qui a divers visages) des mineurs date depuis très longtemps dans le monde. Il y en a qui travaillent, qui deviennent enfants-soldats, etc.
La pédopsychiatre dénonce aussi que trop souvent les métiers et professions (incluant la médecine) où les effectifs exercent auprès des enfants sont moins bien payés. Ceci dénote que la société n’en fait pas une priorité pour cette tranche d’âge de la population.
Les mineurs n’ont aucun pouvoir économique, ce qui peut les rendre vulnérables, victimes d’abus de toute sorte, d’emprise, de manipulation, etc. Les États-Unis font partie des rares pays permettant aux adolescents de s’affranchir légalement de l’autorité parentale dans des situations particulières comme l’abus, la négligence, etc.
En 2019, il n’y avait qu’une cinquantaine de pays qui interdisaient la fessée. Il existe plusieurs nations qui permettent légalement le châtiment corporel envers les enfants. Malheureusement, il y a encore beaucoup de chemin à faire. Lorsqu’on fait usage de la punition corporelle, on apprend à l’enfant que les conflits se règlent par la violence et que son corps ne lui appartient pas. Il existe une banalisation de la domination (qui peut, par exemple, se manifester par une crainte physique puisque l’enfant est beaucoup plus petit) et de l’abus de pouvoir de certains adultes dans nos sociétés. Il s’avère aussi dangereux d’encourager la soumission à des règles arbitraires et de ne jamais envisager des solutions alternatives. Il peut être considéré paternaliste et subjectif de décider ce qui est bon pour autrui. Selon des experts, la violence vécue durant l’enfance peut réduire l’espérance de vie jusqu’à 20 ans. Ceci inclut des séquelles physiques et/ou mentales. Il y a donc des impacts sur différentes sphères de la vie: l’emploi, la qualité de vie conjugale, etc.
L’autrice offre, dans son livre, entre autres, une analyse très intéressante où l’on comprend qu’il y a des gens en position de pouvoir dans les entreprises, en politique, etc. qui ont peu d’empathie et qui préfèrent être craints, comme Machiavel l’a écrit dans Le Prince. En sus, les parents qui adhèrent à ce mode de pensée créeront des carences émotionnelles chez leurs enfants.
Les jeunes sont minoritaires dans le domaine politique, ce qui implique qu’on prend souvent des décisions importantes à leur place. Par ailleurs, on n’enseigne pas généralement la politique dans les écoles aux mineurs ce qui est questionnable puisque plus tard ils seront appelés à exercer leurs devoirs civiques.
En somme, l’infantisme prend diverses formes: la tendance à faire des généralisations sur les mineurs empreints de stéréotypes, la surmédicalisation des mineurs dans le domaine de la santé mentale et pourtant leurs cerveaux continuent à se développer jusqu’à la vingtaine, l’utilisation des jeunes en les envoyant faire la guerre (avec toutes les conséquences qui en découlent) pour combattre les problèmes des vieux, le fait de traiter les enfants comme des objets et/ou des propriétés et non comme des êtres humains à part entière, etc.
L’infantisme est un néologisme créé à partir du vocable anglais childism existant depuis les années 70 ce qui est très tard dans l’histoire de l’humanité. Ceci témoigne d'une myopie collective. L’infantisme comporte différents visages. Certains adultes, dépourvus d’empathie, font de la projection dans leurs interactions avec les enfants (malheureusement certains jeunes intérioriseront les messages négatifs qui leur ont été communiqués), d’autres se défoulent sur eux, par lâcheté ils vont faire usage de la violence envers eux, sachant sciemment que ces derniers ne font pas le poids physiquement pour être en mesure de se défendre.
L’infantisme prend l’aspect d’une domination adulte qui crée un lien de supériorité versus infériorité où des rapports de force ou des luttes de pouvoir sont en jeu. La pédopsychiatre a dénoncé que les spécialités en médecine concernant les enfants sont moins bien rémunérées et on constate le même phénomène se manifeste dans d’autres sphères professionnelles concernant les enfants. Ceci représente d’autres types d’infantisme. Paradoxalement, il existe beaucoup de jeunisme en Occident et pourtant l’infantisme coexiste, il aurait été intéressant que l’auteure analyse cela. L’autrice est consciente que les souffrances des enfants ne peuvent être uniquement analysées sur une base individuelle. La collectivité, les règles du système ainsi que d’autres facteurs sociaux doivent être considérés. La pédopsychiatre est chercheuse à l’ISERM (institution nationale de la santé et de la recherche médicale) et au Yale Child Study Center.
L’autrice propose des solutions à plusieurs niveaux notamment en politique, éducation et économie. Le bouquin, très bien coté sur Amazon, pousse les lecteurs à repenser la vision de l’enfance. Dernièrement, j’ai appris que l’une des questions posées le plus souvent par les enfants sur Google est « Pourquoi les adultes sont si méchants? ». Si cela est véridique, c’est inquiétant et comme il a été indiqué ci-haut, il y a encore beaucoup de chemin à faire. Il existe des adultes qui se prennent trop au sérieux et qui oublient ou occultent qu’il y a des mineurs plus intelligents qu’eux. Par exemple, en 2022 l’Afro-Américaine Alena Analeigh Wicker est rentrée en médecine à 14 ans. Des adultes peuvent donc apprendre beaucoup de choses des plus jeunes et on doit le garder présent à l’esprit. Les mineurs représentent l'avenir et ils méritent d'être respectés.
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1 Source: L'autorité pourquoi, comment, p. 19, Anne Bacus, éd. Marabout, 2005.
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