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Entretien exclusif avec l'orthophoniste Agathe Tupula Kabola PDF Print E-mail
Written by Patricia Turnier   
Monday, 29 December 2025 00:00
 
 
 
 
 
 
Agathe Tupula Kabola a obtenu sa maîtrise en orthophonie à l’Université de Montréal. Elle possède aussi une certification clinique d’Orthophonie et Audiologie Canada reconnue sur la scène internationale. Agathe Tupula Kabola est une orthophoniste qui s’intéresse beaucoup aux langues.  Elle en parle trois:   le français, l’anglais et l’espagnol.

Elle est fière de ses origines congolaise et québécoise.  Pour Agathe Tupula Kabola, elle appartient à ces deux mondes.  Elle est une trentenaire dynamique qui ne craint pas de relever des défis.  Par exemple, elle a terminé son baccalauréat en orthophonie à Valladolid en Espagne via un programme d’échange étudiant.  Cette expérience lui a permis de maîtriser l’espagnol.  

Madame Tubula Kabola a rédigé divers livres.  Les écrits de l’autrice inspireront les futurs orthophonistes car elle sait rendre la matière vraiment intéressante.  Ainsi, ses livres sont riches d’informations.  Il est étonnant par exemple d’apprendre dans Dis-moi tout que dès l’âge de 4 mois les bébés sont capables de distinguer les langues.  L’auteure démystifie la fausse croyance qu’exposer les enfants à plusieurs langues crée de la confusion ou des difficultés langagières.
 
L’orthophoniste étant multilingue s’intéresse à la maîtrise de plusieurs langues et traite de ce sujet dans ses livres.  Pour apprendre plusieurs langues, un enfant doit être déterminé, être patient, avoir une motivation intrinsèque et extrinsèque ainsi qu’un grand intérêt pour les langues.  On retient de son ouvrage Le bilinguisme, l’importance pour les parents de transmettre leurs langues maternelles.  Pour qu’un arbre produise des fruits, il doit être bien ancré et posséder des racines profondes.  Il en est de même pour les enfants qui ont besoin d’être dotés d’une identité forte pour se développer.  Les liens entre les différentes générations familiales s’en trouveront renforcés et favoriseront une meilleure compréhension du système de valeurs familiales entre les membres.  En d’autres mots, cette situation créera moins d’écart culturel.  Il n’existe pas de langues moins importantes que d’autres.  Autrement dit, il n’y a pas de langues secondaires, tertiaires, etc.  Dans l’entretien ci-dessous, l’orthophoniste explique que les langues ont un aspect socio-affectif non négligeable qui ne peut être occulté.
 
À mon avis, l’initiation à la lecture et à l’écriture peut se faire de manière ludique ce qui rendra l’apprentissage beaucoup plus intéressant pour les enfants.  L’orthophoniste rappelle l’importance de la lecture dans l’entrevue ci-dessous et dans ses livres Dis-moi tout ainsi que Le bilinguisme.  L’exemple de Bill Gates est très intéressant car il avait lu à l’âge de 7 ans une encyclopédie universelle.  Bien qu’il soit brillant, il n’avait certainement pas compris tout ce qu’il avait lu mais son appétence pour le savoir, sa maturité précoce, sa motivation intrinsèque, sa persévérance, sa détermination et le fait d’avoir été stimulé intellectuellement très tôt lui a donné une grande longueur d’avance.
 
Tout compte fait, l’autrice a beaucoup de connaissances et de réflexions sur divers sujets liés à la communication qu’elle aime partager avec le grand public via différents moyens:  ses livres, etc.  L’autrice détient une grande expérience clinique ce qui rend le contenu de ses ouvrages très éducatifs et informatifs.  Cette auteure sait captiver l’attention des lecteurs.
 
L’auteure vulgarise l’information dans ses livres tout en éducation la population sur les enjeux actuels.  Par exemple, dans Dis-moi tout on retrouve des recommandations judicieuses sur les bonnes pratiques à suivre concernant le temps que les enfants devraient consacrer devant les écrans et ainsi de suite.  On apprend dans ce livre que l'IA n'est pas assez adaptée pour les gens présentant des problèmes de bégaiement et dysarthrie.  Les enjeux des réseaux sociaux sont traités ainsi que des solutions concrètes et intéressantes sont présentées comme la création pour les jeunes d'atelier d'éducation à l'autodéfense numérique.
 
L’orthophoniste est très active, on retrouve son expertise dans L’Actualité, Naître et grandir et La Presse.  Elle a écrit pour Huffington Post Québec.  En outre, elle est chroniqueuse pour l’émission Moteur de recherche à Ici Radio-Canada.  Elle est conférencière ainsi que chargée de cours et chargée de clinique à l’Université de Montréal.  L’orthophoniste aime éduquer la population, on retrouve des capsules audiovisuelles sur Internet, elle a accordé de multiples entrevues à Radio-Canada, etc.  Elle prend aussi du plaisir à s’impliquer ailleurs.  À titre d’exemple, en 2017 elle a été conférencière en Roumanie.  Ainsi, elle s’est jointe à la délégation québécoise de femmes entrepreneuses et professionnelles, à la Conférence des femmes de la Francophonie à Bucarest.
 
L’orthophoniste a été entrepreneuse et directrice à la Clinique multithérapie Proaction (un centre privé de professionnels dans le domaine de la santé) créée en 2012.  Elle a écrit trois livres:  Je bégaie…Laissez-moi parler!, Le bilinguisme (réédité cette année) et Dis-moi tout.  Amoureuse de ses origines multiples, elle aime porter des vêtements occidentaux et africains.  Elle est aussi une mère et épouse.  Elle aime les jeunes et elle travaille avec eux.  Elle prend aussi le temps de s’adresser aux jeunes étudiants.  Par exemple, elle a fait un bref discours adressé à la cohorte des finissants 2024 pour l’école secondaire privée qu’elle a fréquentée, le Collège Mont-Saint-Louis.  Vous pouvez voir la vidéo à ce lien:  https://www.youtube.com/watch?v=b00D28sd4B4&;t=1s.  Selon son témoignage, on observe qu’elle a passé de belles années dans cette école et qu’elle en est sortie épanouie.  Son professionnalisme est reconnu car elle participe notamment à l’avancement et la transmission des connaissances en orthophonie.  Il n’est pas étonnant qu’elle ait obtenu le prix Personnalité MSL 2024 par l’Association des anciens du Mont-Saint-Louis et son ancien lycée.  En sus, elle a reçu d’autres distinctions comme le prix Innovation-Desjardins via son ordre professionnel c’est-à-dire celui des orthophonistes et audiologistes.
 
L’entretien ci-dessous s’est déroulé en octobre 2025.
 
P.T. Pouvez-vous expliquer la différence entre un trouble de langage et de la parole tout en donnant des exemples?  De plus, parlez-nous s’il vous plaît des conséquences au niveau du langage et de la parole chez les enfants que la COVID a créées vu que les visages étaient cachés par des masques?
 
A.T.K. Quand on parle d’un trouble de langage, on est dans un niveau d’abstraction beaucoup plus prononcé que lorsqu’il est question d’un trouble de la parole.  Le langage concerne des concepts arbitraires.  Par exemple, on associe un concept à un mot donné.  Quelqu’un qui est plurilingue ou bilingue a au moins deux mots pour le même concept.  Cela fait partie du langage: la manière dont la personne représente dans sa tête tout ce qui entoure son environnement et sa représentation du monde.  Le trouble de la parole concerne des choses plus concrètes comme les structures neurofaciales, les muscles qui rentrent en action, ce qu’on utilise pour s’exprimer comme la langue, le palais, etc.  La parole représente l’une des façons d’actualiser le langage.  Un exemple du trouble de la parole serait un enfant qui zozote, qui parle sur le bout de la langue parce qu’elle ne se trouve pas dans une position adéquate, elle peut être trop basse au lieu de se retrouver en haut derrière les dents au niveau des alvéoles.  D’autres troubles de la parole peuvent être la difficulté de produire certains sons comme prononcer  le r dans le mot roue ou souris.  Ces troubles sont dus au placement articulatoire.  Il est possible d’avoir un trouble de langage sans trouble de la parole.  Par exemple, certains enfants éprouvent de la difficulté à formuler des phrases, à trouver les mots justes pour s’exprimer.  Il est possible aussi d’avoir un trouble de la parole sans trouble de langage comme le zozotement ou le bégaiement.  Pour une personne bègue, dans sa tête elle sait ce qu’elle veut dire et les mots sont clairs pour elle mentalement, mais produire avec fluidité son message s’avère difficile.
 
La Covid est récente dans l’histoire.  On n’a donc pas tant d’études sur l’impact du port du masque.  Par contre, avec les quelques recherches à notre disposition, on sait qu’il y a eu des embûches pour les enfants et encore plus pour ceux qui présentaient déjà des troubles de langage.  Les enfants qui apprenaient à s’exprimer n’avaient pas accès au côté visuel à cause du masque.  Ils ne savaient pas comment procéder pour articuler des sons.  Le masque crée aussi une barrière sonore parce qu’il étouffe une partie du son.  L’enfant ne peut donc compenser en lisant sur les lèvres.  Si on est seul avec l’enfant dans un milieu calme, il n’y aura pas de problèmes, mais dans un milieu de garde où c’est très bruyant, ce sera une autre histoire.  Dans ce type d’environnement, plusieurs enfants parlent en même temps, il sera donc ardu de mieux percevoir la parole et comprendre ce que l’éducatrice souhaite communiquer, par exemple.  Ce type de situation a amené des défis supplémentaires pour certains enfants.  Présentement, on ne connaît pas l’étendue des défis dus uniquement au port du masque.  D’autres facteurs rentrent en ligne de compte.  Durant la Covid, les enfants étaient davantage exposés aux écrans, les parents faisaient du télétravail, il y avait donc moins d’interactions.  On ignore l’ensemble des facteurs qui ont eu une incidence car d’autres points sont à considérer comme le stress et l’anxiété liés au virus.  Il y a beaucoup de choses à départager, mais il est certain que le masque a occasionné des problèmes.
 
P.T. On ne connaît donc pas la prévalence, etc.
 
A.T.K. Non, mais il s’agit d’une littérature à surveiller définitivement au niveau langagier, du développement moteur vu que les enfants ont pu moins explorer leur environnement durant cette période.  Ils ont été moins souvent au parc, etc.  On croit donc que la pandémie a eu des conséquences sur leur autonomie globale incluant l’hygiène.
 
P.T. J’ai entendu une statistique inquiétante dernièrement.  Il semble que maintenant, en moyenne, un enfant de 5 ans écoute 9 heures de télévision par semaine.  Vous avez parlé dans les médias de l’importance de limiter le contact avec les écrans chez les enfants.  Pouvez-vous élaborer là-dessus?
 
A.T.K. En Amérique du Nord, les enfants passent beaucoup plus de temps devant les écrans que ce qui est recommandé par l’Association canadienne de pédiatrie.  Selon cette organisation, les enfants de 0 à 2 ans ne devraient pas se retrouver devant les écrans.  Entre 2 et 5 ans, les enfants ne doivent pas être exposés à plus d’une heure par jour et il est recommandé que durant cette heure le petit soit accompagné d’un(e) adulte ou d’une personne suffisamment mature.  Le temps de visionnement devant les écrans s’est accru durant la pandémie.  La Santé publique du Québec recommande pour les enfants de 6 à 12 ans un temps de visionnement devant les écrans ne dépassant pas deux heures par jour.  On observe que malheureusement, avant 2 ans, plusieurs enfants sont mis devant les écrans, peu importe l’environnement: à la maison, dans les centres d’achats, aux restaurants, etc.  Ils sont déjà trop exposés.  Certains parents mettent des écrans entre les mains des enfants se trouvant dans leurs poussettes pour les occuper.  Il peut être facile de blâmer les parents, mais nous vivons à une époque en Occident où les familles sont de plus en plus laissées à elles-mêmes.  Elles sont plus isolées avec moins de ressources humaines, en d’autres mots le village n’est pas présent pour aider à élever l’enfant.  Il peut être tentant, par exemple, pour un adulte monoparental qui est peu entouré, de laisser son enfant avec son téléphone quand il prépare le repas familial.  Je crois aussi qu’il y a un grand manque de connaissance sur le sujet.  Il existe des parents qui pensent que cela va aider à acquérir le langage, à apprendre des nouveaux mots.  Je crois que cela ne part jamais d’une mauvaise intention.  Le plus souvent, il est question d’un manque d’informations et de ressources qui causent la surexposition des enfants aux écrans.  Maintenant, on parle des enfants, mais je suis certaine qu’avec les adolescents ce serait un tout autre sujet avec les réseaux sociaux, etc.  Je pense que l’interdiction à l’école cette année au Québec pour utiliser le  cellulaire, les écouteurs ou tout autre appareil mobile personnel représente une bonne décision.  
 
P.T.  Depuis longtemps, les types de problèmes que vous venez d’énumérer existent parce que lorsqu’il y avait seulement la télévision pour les appareils visuels, certains parents l’ont utilisée comme gardienne pour leurs enfants.
 
Il existe des parents qui ne savent pas qu’ils doivent communiquer avec l’enfant même lorsqu’il ne sait pas encore parler.  Quels conseils pouvez-vous donner pour prévenir les retards de langage?  Quels sont les jeux susceptibles de favoriser et stimuler le langage chez les enfants?
 
A.T.K. Je crois qu’il y a un marketing destiné aux parents visant à les convaincre qu’il faut des outils spécifiques pour la stimulation et le développement du langage comme les publicités pour des applications «éducatives» ou des jeux «éducatifs».  Il existe aussi des émissions qu’on prétend être pédagogiques auxquelles on devrait exposer l’enfant.  En réalité, le meilleur outil est les parents ou tout autre adulte significatif pour l’enfant.  La qualité de la relation entre l’adulte en question et l’enfant déterminera principalement les effets sur le développement langagier du petit et ultérieurement la progression scolaire de l’enfant.  Un parent qui est chaleureux avec son enfant suscitera un impact positif sur l’évolution scolaire de l’enfant.  Un adulte qui capte la communication non verbale de son petit aide le développement de son enfant qui associera une valeur affective aux gestes et paroles utilisés par son parent.    Cela aide l’enfant quand son parent perçoit ses intentions.  Par exemple, si le petit montre un objet qu’il veut toucher, l’adulte peut verbaliser ce qu’il souhaite prendre en nommant l’objet.  Le fait que l’enfant entende parler autour de lui facilitera aussi l’acquisition du langage.  La lecture des histoires permettra également à l’enfant d’accroître ses capacités langagières.  Il aura un vocabulaire plus riche.  Un enfant qui n’a jamais été exposé à la lecture ne se retrouvera pas au même niveau que les autres lorsqu’il commencera l’école.  Les livres sont riches, il s’agit d’un langage littéraire avec des expressions, des formulations de phrases, des temps de verbes, de conjugaisons qu’on n’entendra jamais dans le langage parlé.    Par exemple, le passé simple est très utilisé dans les contes pour enfants, ce qu’on n’entendra jamais dans la vie de tous les jours.  L’enfant qui est exposé à cela part avec une grande longueur d’avance une fois qu’il est rendu à l’école.  Il aura un niveau supérieur de compréhension livresque.  L’enfant à qui on n’a jamais lu risque très tôt d’avoir un vocabulaire qui plafonne.  Un temps précieux sera perdu même s’il n’a pas nécessairement un trouble langagier.  Le manque de prévention contribue à l’augmentation de la liste d’attente pour les suivis professionnels.  Par exemple, pour évaluer la vue d’un enfant, on l’emmènera voir un(e) optométriste ou un(e) ophtalmologue.  On pensera à l’amener voir un(e) dentiste par précaution.  C’est plus automatique de penser à la prévention dans d’autres sphères, mais on n’y pense pas au niveau langagier car c’est plus abstrait.  Les gens ne pensent pas à la prévention dans mon domaine.  On est encore à une époque  où  on voit un(e) orthophoniste quand un problème survient. 
 
 
P.T. Dans cette vidéo https://www.facebook.com/amitele/videos/, vous parlez du langage des signes pour bébés.  Est-ce que cela vous intéresserait d’écrire un livre éducatif sur ce que les parents peuvent faire pour stimuler le langage chez les enfants?
 
A.T.K. Je l’ai fait partiellement dans mon livre Dis-moi tout publié au début de cette année.  Il s’agit d’un livre de vulgarisation pour le grand public, dont les parents de jeunes enfants.  Je traite dedans des enjeux pour les enfants et les personnes vieillissantes.  Il s’adresse aussi aux gens qui ont des troubles de la voix, qui éprouvent des difficultés à lire et à écrire.  Dans le chapitre 1 et 3, j’ai écrit des informations utiles pour les parents qui ont des jeunes enfants.  J’avoue que dans mon prochain livre, je souhaite sortir de ma zone de confort.   Ce sera un album jeunesse, une histoire pour enfants.  Je ne sais pas encore si ce sera de la fiction ou un style documentaire.  Mais, une chose sûre, ce sera pour les tout-petits.
 
P.T. Dans votre livre Dis-moi tout, vous expliquez, entre autres, comment le milieu socio-économique a une incidence sur le développement intellectuel des tout-petits.  Comment peut-on diminuer les écarts entre les milieux socio-économiques afin que les enfants aient accès à plus d’égalité dans leurs cursus scolaires?
 
A.T.K. C’est véritablement la lecture qui fait la différence.  La science le démontre.  Même lorsqu’un enfant a des parents non ou peu scolarisés, ou qui ne maîtrisent pas la langue majoritaire, s’il est exposé régulièrement à une bibliothèque, qu’on lui lit des histoires dès un très jeune âge, c’est comme si on lui mettait de la crème solaire pour le protéger contre des difficultés futures de lecture et d’écriture.  Il s’agit d’un facteur important qui vient compenser les manques.  On peut mettre en place dans les quartiers défavorisés des activités favorisant la lecture dans les bibliothèques, les CPE1  et les garderies de qualité.  Il est possible d’inviter les parents dans des conférences littéraires.  On peut initier les enfants à la lecture dans les haltes-garderies.  Il a été démontré que ces initiatives favorisent l’égalité et préviennent les difficultés de langage.  Si des enfants ont des parents analphabètes, on peut utiliser des livres audio ou numériques.  Mais, ils ne remplacent pas la richesse des livres imprimés.
 
P.T.  À partir de quel âge les enfants peuvent être exposés aux livres audio et numériques?
 
A.T.K.  Pour les livres audio, il n’y a pas de recommandation d’âge dans la littérature. Pour les ouvrages numériques, ce sont les mêmes recommandations que le temps d’écran (rien en bas de 2 ans, 1h maximum de 2 à 5 ans)
 
P.T. Quelles sont généralement les difficultés socio-professionnelles rencontrées par les personnes bègues?  Quelles sont les solutions principales permettant de les surmonter?
 
A.T.K. Il est intéressant que vous abordiez ce sujet parce qu’il y a un festival qui aura lieu à Radio-Canada en novembre prochain.  Il s’agit du festival Voix et Médias (https://voixetmedias.org/).   Cette année sera la première édition.  Une amie orthophoniste Geneviève Lamoureux est impliquée dans ce festival, pour lequel elle est la co-fondatrice.   Avant de devenir orthophoniste, elle était traductrice.  C’est donc une deuxième profession pour elle.  Cette jeune adulte poursuit des études doctorales en orthophonie.   Sa thèse concernera notamment la représentation des personnes bègues dans les médias.  Elle anime aussi un balado intitulé Je je suis un podcast.  Elle milite beaucoup pour les personnes qui bégaient dans les médias.  Elle nous invite à réfléchir sur la place qu’occupent les personnes bègues et d’autres gens comme ceux atteints du syndrome de la Tourette, ou ceux qui présentent d’autres différences dans leur façon de communiquer afin qu’ils aient davantage leur place dans le paysage audiovisuel puisqu’ils sont sous-représentés.  Par exemple, on n’entendra jamais une lectrice de nouvelles qui bégaie, une personne faisant la narration d’une publicité à la télévision ou à la radio.  Ce qu’on nous présente est très normé et standardisé à plusieurs niveaux:  l’accent, etc.  Quand on sort du moule, on est susceptible d’être davantage stigmatisé.   On peut intérioriser les messages véhiculés et finir par croire faussement qu’on est moins intelligent, compétent pour accomplir une tâche donnée, ce qui fait qu’on a moins accès à des opportunités professionnelles.  Parfois, certains fuiront des situations de communication ou s’autocensureront en s’empêchant d’exercer un métier ou une profession lorsqu’il s’agit d’une fonction requérant de s’exprimer devant un public, comme un avocat qui plaide à la cour.  Des gens ont moins tendance à se diriger vers ces carrières à cause du bégaiement.  Il existe des associations et des regroupements comme l’AJBQ (association des jeunes bègues du Québec), l’ABC (Association Bégaiement  Communication).  Il s’agit de deux OBNL qui ont pour mission d’aider la population bègue.  Ils diffusent aussi pour le grand public des renseignements sur le bégaiement dans le but d’informer et de prévenir la stigmatisation.
 
 
P.T. Vous avez écrit dans votre ouvrage, Je bégaie…Laissez-moi parler!, être intervenue dans le milieu scolaire pour un enfant bègue victime d’intimidation.  S’il vous plaît, décrivez-nous comment les orthophonistes travaillent dans les milieux scolaires afin de faciliter l’intégration des enfants bègues?
 
A.T.K. De façon générale, le bégaiement est peu abordé dans les écoles parce qu’il s’agit d’un trouble de la parole qui n’affecte pas les apprentissages.  L’enfant sera capable de réussir un examen de lecture, de mathématiques et dans les autres matières.  Il y a l’enjeu des exposés oraux, mais pour le reste, il ne sera pas en situation d’échec.
 
On sollicite davantage les orthophonistes dans les cas d’échecs scolaires à cause d’un TDL (trouble de développement du langage), d’un trouble du spectre de l’autisme, d’un problème de déficience intellectuelle, etc.  On va privilégier les cas sévères.  C’est très rare qu’on m’ait demandé d’intervenir dans le cadre scolaire pour une problématique de bégaiement.  Cela se fait quand on a du temps et de l’argent, deux choses qui manquent beaucoup malheureusement dans le domaine de l’éducation, encore plus avec les coupures budgétaires gouvernementales.  Généralement, même pour un adulte bègue, il n’y a pas de services dans le système public.  Ces gens devront se tourner rapidement vers le secteur privé ou vers des ressources communautaires (par exemple l’ABC (Association Bégaiement Communication)).  Ils doivent avoir de bonnes assurances ou des moyens financiers.
 
P.T. Je suis surprise que les orthophonistes n’interviennent pas dans le milieu scolaire parce que j’imaginais votre implication dans la prévention de l’intimidation.
 
A.T.K. Je vois tout à fait la pertinence de le faire.  Mais, on vit à une époque où l’on coupe même la formation des enseignants.  Par exemple, j’en ai beaucoup formé ces dernières années dans le milieu scolaire à propos du bilinguisme, du plurilinguisme, l’intégration des enfants allophones mais on a coupé.  Il y a aussi moins d’argent au niveau de l’aide aux élèves.  On saupoudre des services dans certains secteurs de façon ponctuelle, mais pas à long terme.  Il n’y a pas autant de services personnalisés.  Peut-être qu’on informe les classes sous une autre forme et que cela varie selon les milieux scolaires:  certains ont de la psycho-éducation où l’on anime des ateliers pour sensibiliser les jeunes à l’intimidation sans mettre l’accent nécessairement sur le bégaiement mais en focalisant sur d’autres enjeux comme les différences.  Toutefois, comme j’ai pu le faire dans le passé avec le bégaiement, ce type de mandat ne s’est pas renouvelé durant les dernières années avec les coupures.
 
Par contre, l’été dernier, j’ai participé au camp de l’AJBQ (association des jeunes bègues du Québec).  Chaque été, cette association organise un camp pendant quelques jours.  Il s’agit d’un camp de vacances où les jeunes dorment.  On m’a demandé d’organiser un atelier sur la communication efficace (sans mettre l’accent sur la fluidité) pour les jeunes.  Tout ce qui passe par le non-verbal est important ainsi que la façon dont on module la voix, l’intonation, les gestes, la formulation du message, etc.  C’était une belle opportunité que j’ai eue.
 
P.T. Toujours dans le même ouvrage, on apprend que plus de 80% des jeunes bègues subissent de l’intimidation durant leur parcours scolaire.  Qu’en est-il sur l’Internet?  S’il vous plaît, parlez-nous aussi de la stigmatisation que des enfants et adolescents bègues sont susceptibles de vivre ainsi que les impacts sur leur santé mentale?  Quelles sont les solutions pour contrer cela?
 
A.T.K. Il est plus facile de cacher son bégaiement sur Internet.  La personne peut communiquer par écrit en utilisant le texto, la messagerie instantanée, le courriel, etc., en évitant de parler en personne en appelant quelqu’un par exemple.  Cela permet à  un jeune de s’exprimer autrement, ce qui est positif pour lui.  D’un autre côté, il existe des jeunes qui se réfugient beaucoup via les réseaux sociaux et autres.  Ils vivent donc moins d’interactions réelles avec des gens dans des contextes variés, ce qui est susceptible de contribuer à un sentiment d’anxiété quand ils doivent communiquer, que ce soit pour un exposé oral ou autre.
 
P.T. Je voulais savoir si en dehors de l’école des jeunes bègues se font harceler sur Internet.
 
A.T.K. Dans ce sens, il est certain que les choses ont changé.  Quand j’étais jeune, l’intimidation se terminait à l’école.  Une fois rentrés à la maison, il y avait une pause pour les jeunes, ce qui ne signifiait pas qu’il n’y avait pas d’impacts liés à l’intimidation vécue dans le contexte scolaire. 
 
Malheureusement maintenant un jeune peut se faire intimider 24h sur 24, en d’autres mots n’importe quand en ligne.  Alors, plusieurs personnes peuvent être affectées:  celles présentant des troubles de langage et d’autres (des gens ayant des problèmes comportementaux, des difficultés  au niveau de l’image corporelle, etc.).
 
Les solutions que je vois sont surtout au niveau de l’information.  Je me suis donnée comme mission d’outiller les familles.  Même si mon champ de pratique est très en demande, il demeure encore méconnu par la population (il faut dire qu’on est une jeune profession (surtout féminine) qui existe depuis le début des années 50, contrairement par exemple aux médecins qui exercent depuis des siècles).  On ne parle pas régulièrement dans les médias des troubles du langage, etc.  On doit donc éduquer le grand public. 
 
La semaine dernière, il y a eu la Journée internationale de sensibilisation au TDL (trouble développemental du langage).  Mis à part ces jours thématiques, on n’accorde pas beaucoup de place à ces sujets dans les médias que ce soit dans les magazines écrits, les émissions télévisées, la radio et autres.  Je m’efforce donc de faire cela.  Je ne me contente pas de donner des informations factuelles, mais via mes conférences et ainsi de suite, j’aime répondre aux questions du public.
 
P.T. Concernant les plus vieux, y a-t-il de la discrimination vécue par les personnes bègues sur le marché du travail?  Honnêtement, par exemple j’ai étudié longtemps et je n’ai jamais eu un professeur bègue.  Je n’ai jamais entendu au téléphone ou en personne un bègue au service à la clientèle.  Qu’en est-il du taux d’emploi des bègues?
 
A.T.K. C’est intéressant ce que vous dites.  Les gens bègues mentionnent que la prévalence est de 1%, mais eux aussi se demandent  où ils se trouvent.  Il est évident qu’ils les côtoient quand ils vont dans leurs associations et leurs événements, mais on les entend peu.  C’est triste à dire, mais ils peuvent avoir tendance à privilégier des métiers et professions ne requérant pas une grande communication, sinon ce sera plutôt de manière écrite.  Certains bégaient mais le masquent.  Avec le temps, ils ont développé des stratégies permettant de camoufler leur condition.  Par exemple, ils savent d’avance quels mots sur lesquels ils éprouveront des difficultés alors, ils trouveront des synonymes.  Je pense au rappeur Jocelyn Bruno, alias Dramatik, du groupe Muzion qui a préfacé mon livre Je bégaie…Laissez-moi parler!  Il a tout un dictionnaire dans sa tête et il est très habile.  Il peut s’en servir pour trouver des mots qui signifient la même chose.  
 
Si on demande le nom à une personne bègue, au lieu de répondre simplement Guillaume parce qu’il sait qu’il n’arrivera pas à le prononcer correctement, il exprimera:  « Je m’appelle Guillaume » pour éviter de se faire dire:  « alors voyons, tu ne connais pas ton prénom? ».  Ils développent donc des stratégies de contournement ou certains fuient des situations.  Cela peut aller très loin.  Certains commanderont au restaurant un repas qui sera simple pour eux de prononcer lorsqu’ils s’adresseront au serveur au lieu de demander ce qu’ils souhaiteraient réellement manger.  Ils veulent éviter de se retrouver dans l’embarras.  D’autres décident de choisir des noms pour leurs enfants faciles à prononcer.
 
P.T. Qu’en est-il du taux d’emploi?
 
A.T.K. Je n’ai pas de chiffres que je peux donner malheureusement.
 
P.T. Au début du chapitre 3 de votre livre Je bégaie...Laissez-moi parler!, vous avez écrit que certaines personnes bègues cachent leur problème de langage et il y en a qui ont été expulsées du programme universitaire ou qui ont échoué des stages de fin d’études en raison de leur bégaiement.  Est-ce légal ce genre de pratiques et de quels soutiens peuvent-ils bénéficier afin d’éviter de vivre ce genre de situations et de favoriser leur insertion professionnelle?
 
A.T.K. Je crois que ce n’est pas légal.  Ce type de pratiques est considéré discriminatoire.  Il y a des endroits dans le monde qui ont mis dans la loi l’interdiction de traiter autrement les gens présentant une différence d’accents.  Dénoncer permet d’éviter les différences de traitement.  Quand les médias sont interpellés, cela donne souvent la possibilité de faire bouger les choses.  Par exemple, le journaliste Patrick Lagacé a juste à mettre en ligne un article concernant une situation abjecte comme une famille qu’on menace d’expulser et la semaine suivante, la situation aura changé favorablement parce qu’on a mis les projecteurs sur cette histoire.  En faisant donc appel aux journalistes ou aux gens qui ont une tribune, cela peut permettre de modifier le cours des événements.
 
Les associations principales qui soutiennent les bègues au Québec sont l’AJBQ (qui offre des services pour les enfants, adolescents et adultes) et l’ABC (Association Bégaiement  Communication, pour les adultes bègues).  Ils ont un centre de documentation, des activités mensuelles, des journées de conférence.  Ils focalisent leurs services au niveau de l’information pour la population bègue, les gens qui s’y intéressent et les orthophonistes.  Je me souviens que lorsque j’étudiais en orthophonie, l’AJBQ offrait aux étudiants de ma discipline la possibilité de participer à leur programme de jumelage où j’ai été mise en contact avec un jeune garçon qui bégaie.  Je lui parlais au téléphone chaque semaine pour lui donner l’occasion de bâtir sa confiance afin d’échanger sans être jugé avec quelqu’un possédant des connaissances sur le bégaiement.  Il y a donc beaucoup de choses qui se font dans le milieu communautaire, mais dans le secteur de la santé et de l’éducation c’est très hétérogène, il y a soit une absence de services ou très peu.
 
P.T. J’ai l’impression qu’il n’y a donc pas grand-chose au niveau de la défense des droits, mis à part par exemple les services juridiques.
 
A.T.K. Effectivement.
 
P.T. Dans quels secteurs d’activités professionnelles retrouve-t-on généralement les personnes bègues?  Ont-ils plus tendance à se retrouver dans des domaines ne demandant pas trop d’interactions sociales comme l’écriture, l’informatique, etc.?  Ou, est-ce plutôt varié?
 
A.T.K. D’après moi, c’est assez varié si je me fie à ceux que je connais.  Il y en a qui sont juristes et journalistes.  Je pense à mon amie Geneviève que j’ai nommée précédemment, elle est orthophoniste et avant elle occupait la fonction de traductrice dans le domaine de la recherche.  Généralement, selon mes observations, ce sont des gens qui s’intéressent à des professions liées à la relation d’aide leur permettant d’offrir du support à la clientèle.  Ils semblent avoir de l’empathie et un souci d’inclusion plus développés.
 
P.T. Quand vous avez mentionné la profession journalistique, j’imagine que c’est plutôt au niveau de l’écrit.
 
A.T.K. Oui, exactement.  Par contre, il y en a à la radio.  Je pense aussi à des comédiens comme le Québécois Robert Brouillette ou l’auteur-compositeur-interprète Luc De Larochellière.  J’ai nommé avant le rappeur Dramatik.  Étonnamment des chanteurs ou des comédiens ne bégaient pas quand ils récitent des textes appris par cœur, parce que cela fait appel à d’autres chemins dans le cerveau permettant de contourner le bégaiement.  Il y en a également qui sont conférenciers ou humoristes.  Il existe un humoriste anglophone qui a fait des conférences TED, Joze Piranian.  J’en ai parlé dans mon livre Je bégaie…Laissez-moi parler!  Il s’exprime aussi très bien en français.  Il est bègue et en a même fait sa marque de commerce.  Cela ne le complexe pas.  Il y en a qui écrivent des livres humoristiques, des bandes dessinées pour les jeunes sur le bégaiement.  Souvent, on en retrouve qui se dirigent vers des métiers créatifs.
 
P.T. Si des professionnels et des parents souhaitent trouver des informations fiables sur Internet en orthophonie, quels sont les sites que vous recommandez?
 
A.T.K. Pour les parents, je recommande particulièrement Naître et grandir (naitreetgrandir.com).  Ils ont une chaîne YouTube et sont présents sur toutes les plateformes de réseaux sociaux.  Ils ont aussi des balados comme Familles à la une, d’autres couvrent divers thèmes tels que la nutrition.  Naître et grandir représente une mine d’or de ressources pour les enfants âgés de 0 à 8 ans concernant tout ce qui touche le développement de l’enfant en orthophonie et dans d’autres disciplines.  On y traite de la nutrition, du développement moteur, du développement psycho-affectif et langagier, etc.   On y trouve des balados et ainsi de suite révisés régulièrement par des gens ayant des connaissances scientifiques.  J’oriente également les gens vers le site web de l’Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec (https://www.ooaq.qc.ca/).  Régulièrement, on y met à jour du nouveau contenu.  Par exemple, on retrouve des informations sur les troubles d’apprentissage logico-mathématique, la dyslexie, la dysorthographie, TDL (trouble du langage), etc.  Si on a besoin d’un(e) orthophoniste, on peut y trouver des professionnels selon la géographie en faisant une recherche par code postal, par exemple.  Grâce à la téléorthophonie, des barrières se brisent et ceci permet d’avoir accès à des services plus rapidement.  Selon la littérature, rien ne prouve que cette technologie offre de moins bons services ou d’interventions.  Les ressources dépendent de la problématique.  S’il s’agit d’une personne bègue, je vais référer cette personne à l’AJBQ (association des jeunes bègues du Québec) ou à l’ABC (Association Bégaiement Communication).  Si c’est un TDL, j’orienterai la personne vers le Regroupement TDL Québec.  S’il est question d’une personne aphasique, je vais peut-être la référer au Théâtre aphasique.  Je dirais que pour chaque problématique, il y a au moins une ressource communautaire et/ou organisme de vulgarisation.
 
P.T. Quelle était la genèse de votre dernier livre? De plus, il existe des enfants quadrilingues et qui parlent davantage de langues.  Pourquoi avec le titre de votre dernier ouvrage, avez-vous décidé de vous focaliser sur le bilinguisme?
 
A.T.K. Je l’explique au début du livre, lorsque je traite du bilinguisme j’inclus aussi l’enfant plurilingue dans ma définition du bilinguisme.  Si je n’ai pas mis dans le titre plurilinguisme à la place, c’est dans un souci de concision et de simplification.  On en a discuté avec ma maison d’édition.  On favorise un titre le plus court possible, attrayant et qui capte l’attention tout en révélant de quoi on parle.  Toutes les personnes plurilingues sont bilingues, mais toutes les personnes bilingues ne sont pas nécessairement polyglottes.  On pensait que le choix du mot bilinguisme est plus inclusif selon notre réflexion.  En plus, dans les médias, on utilise rarement le terme plurilingue.  Ce terme est aussi moins identifiable dans les moteurs de recherche.  Le mot bilinguisme se retrouve plus facilement dans les moteurs de recherche pour ceux qui s’intéressent au sujet.
 
La genèse concerne le fait d’avoir grandi à Saint-Laurent dans une famille avec des parents de deux cultures différentes.   Je traite de cela dans mon prologue.  Je ne parle malheureusement pas la langue d’origine de mon père.  Cela m’habite encore aujourd’hui lorsque je vais, par exemple, au Congo pour voir ma famille paternelle qui parle le tshiluba.  Là-bas, ce n’est pas tout le monde qui parle français.  J’ai écrit l’ouvrage que j’aurais souhaité voir mon père lire pour qu’il puisse transmettre une langue minoritaire à ses enfants.   J’ai observé que je suis loin d’être un cas unique.  Plusieurs enfants de la deuxième génération d’immigrants ne parlent pas la langue d’origine de leurs parents.  Il existe un enjeu au niveau de la transmission de la langue.  Il y a une tendance erronée de penser qu’il existe une compétition entre les langues.  Pourtant, les enfants sont très habiles à apprendre des langues.  Il y a des parents qui ont le souci que l’enfant s’intègre dans la société d’accueil et certains cesseront de s’exprimer dans leurs langues maternelles avec leur progéniture dès qu’il rentre à la garderie ou à l’école.  Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est qu’en agissant ainsi, ils enlèvent une partie de l’identité de l’enfant.  Une langue n’est pas un simple moyen de communication, elle contribue au sentiment identitaire, il y a un niveau socio-affectif qui y est relié aussi.  Il est question du bagage culturel, de l’estime de soi de l’enfant.  Ce n’est donc pas juste des mots qu’on lui enlève, mais tout un pan.
 
P.T. Pouvez-vous nous parler de l’ensemble des services offerts en télé-orthophonie?  Quels sont les critères d’admissibilité concernant le groupe d’âge, etc.?
 
A.T.K. Je dirais que pratiquement toutes les clientèles peuvent être desservies par la télé-orthophonie.  Ce qui changera sera la durée, la modalité et peut-être la fréquence des suivis.  Mais, habituellement on est capable d’intervenir à distance.  Pour les enfants de moins de 5 ans et même moins de 2 ans, on utilisera davantage le jeu.  Par contre, dans un contexte plus authentique en personne, il est plus facile d’utiliser des objets parce qu’à l’écran un enfant sera moins attentif.  Donc, à distance, on offrira plutôt du coaching parental tout en travaillant avec des analyses de vidéos.  On emploiera donc d’autres moyens.  Cependant, on travaille avec des objectifs similaires ou identiques.  Le placement articulatoire, certains troubles orofaciaux myofonctionnels2(TOM) , le placement de la langue… peuvent se faire difficilement à distance.  Mais, encore cela n’est pas impossible.  Tout dépend de la sévérité du trouble et de la maturité de la personne.  Ce sera plus facile d’utiliser ces méthodes avec par exemple un jeune qui n’a pas d’atteintes intellectuelles, qui est attentif, concentré et qui ne présente pas d’autres enjeux rendant difficiles l’intervention à distance.
 
P.T. Vu que vous travaillez avec les jeunes, quels conseils avez-vous pour ceux qui souhaitent devenir orthophonistes?  Quelles sont les qualifications requises?
 
A.T.K. Au cégep, il faut avoir étudié en sciences de la santé.  On doit avoir pris des cours en mathématiques, chimie, physique.  De plus en plus, on demande une certaine expérience sur le terrain et de démontrer qu’on a un intérêt pour le domaine autrement qu’à l’école.  Cela peut se faire à travers le bénévolat, une activité professionnelle connexe par exemple, certains ont œuvré dans le domaine d’éducation des enfants, de la psychologie, linguistique…au niveau du baccalauréat.  Dans la majorité des universités, il y a des entrevues d’admission où l’on évalue, entre autres, la motivation du candidat à exercer la profession d’orthophoniste.  Il y a des universités qui font passer des examens de français.  Il ne faut pas se décourager si c’est ce que l’on veut vraiment étudier, parce que je connais des orthophonistes qui étaient au début sur des listes d’attente et qui ont été acceptés au programme après 2 à 3 tentatives.  C’est un programme très contingenté.  Pour résumer, la maîtrise et le fait d’adhérer à l’ordre professionnelle de sa province canadienne (OOACQ au Québec) sont requis et obligatoires pour détenir le titre d’orthophoniste.  Le baccalauréat en orthophonie n'existe plus depuis quelques années dans la majorité des universités canadiennes. Les aspirants orthophonistes font maintenant un bac dans une discipline connexe (ex: psychologie, linguistique, neurosciences, etc.).
 
P.T. Étant donné que les audiologistes et les orthophonistes font partie du même ordre professionnel au Québec, pour ceux qui ne sont pas familiers, expliquez-nous les distinctions entre les deux professions.
 
A.T.K. Nous sommes dans le même ordre parce que les deux professions sont liées à la communication et à la participation sociale de tous les individus.  L’audiologiste est le spécialiste de l’audition et du système vestibulaire3, de la prévention, de l’évaluation et de l’intervention sur tout ce qui touche les problèmes auditifs ou du système vestibulaire de la naissance au 4e âge.  Les orthophonistes s’occupent des troubles de la parole, du langage, de la voix et de la déglutition.  Cela peut être au niveau des apprentissages, de la déglutition parce qu’on avale et parle avec les mêmes structures.  Très souvent, les gens présentant des enjeux au niveau de la déglutition en auront aussi au niveau de la parole ou vice versa.  Les deux sont donc liés.  Il y a une grande comorbidité.  Les gens intéressés peuvent consulter à ces liens les définitions des deux professions:  https://www.ooaq.qc.ca/consulter/orthophoniste/definition-orthophoniste/, https://www.ooaq.qc.ca/consulter/audiologiste/definition-audiologiste/
 
P.T. Je vous remercie d’avoir partagé votre expertise avec nous et je vous souhaite beaucoup de succès pour vos futurs projets.
 
A.T.K. Merci de faire connaître davantage l’apport de notre profession au grand public.
 
Site officiel:  www.kabola.ca  où l’on peut s’abonner à son infolettre
 
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1 Au Québec, il s’agit de centres de la petite enfance.  Ce sont des institutions québécoises destinées à l'éducation de jeunes enfants.
2 Ce sont des problèmes de postures et des fonctions des muscles au niveau de la bouche et du visage (lèvres, langue, mâchoires), affectant la respiration, la mastication, la déglutition et l'articulation.
3 Il s’agit d’un organe sensoriel complexe se trouvant dans l'oreille interne permettant de détecter les mouvements de la tête (rotations, accélérations, gravité), garantissant de cette façon l'équilibre, l'orientation spatiale, et la stabilisation du regard pendant le mouvement.